Le journal de bord — aussi appelé livre de bord ou carnet de bord — retrace chronologiquement la vie de votre bateau : les événements de navigation, les données techniques et la composition de l'équipage. Beaucoup de plaisanciers le voient comme une formalité administrative. C'est en réalité le seul document qui permette, après coup, de reconstituer ce qui s'est passé à bord — devant un assureur, devant les douanes, ou devant vous-même quand vous cherchez à comprendre pourquoi une pièce a lâché.
Le journal de bord est-il obligatoire ?
Oui, dès que vous naviguez au-delà de 6 milles d'un abri. C'est l'article 240-2.05 de la Division 240 qui l'impose, dans les termes suivants : un journal de bord tenu à jour contenant les éléments pertinents pour le suivi de la navigation et la sécurité du navire. L'obligation naît en navigation semi-hauturière et se prolonge en hauturière.
| Zone de navigation | Distance d'un abri | Journal de bord |
|---|---|---|
| Basique | Moins de 2 milles | Non exigé |
| Côtier | De 2 à 6 milles | Non exigé, mais recommandé |
| Semi-hauturier | De 6 à 60 milles | Obligatoire (art. 240-2.05) |
| Hauturier | Au-delà de 60 milles | Obligatoire |
En deçà de 6 milles, rien ne vous y oblige. Mais l'absence d'obligation n'est pas une raison de s'en passer : c'est en côtier que surviennent la majorité des avaries mineures, et c'est précisément celles qu'on oublie faute de les avoir notées.
Journal, livre, carnet : trois mots pour la même chose ?
Presque. Le texte réglementaire français emploie l'expression journal de bord ; l'usage courant dit volontiers livre de bord, et carnet de bord désigne souvent la version la plus informelle, tenue pour le plaisir du souvenir. Dans la marine de commerce, en revanche, la distinction est réelle : on parle de livre de bord pour la passerelle et de journal machine pour la salle des machines, deux registres distincts aux exigences propres.
Que doit contenir un journal de bord ?
Le critère est simple : votre journal doit permettre à un tiers de reconstituer votre navigation heure par heure. Trois blocs le composent.
Les informations permanentes
À remplir une fois, en première page : identification du navire (nom, immatriculation, type, longueur, pavillon), coordonnées du propriétaire et numéro de police d'assurance, caractéristiques moteur avec le relevé du compteur horaire en début de saison, et la liste de l'équipage habituel avec les contacts d'urgence à terre.
Le contrôle avant départ
C'est la partie la plus souvent négligée, et celle qui vous protège le mieux. Consigner que le matériel de sécurité a été vérifié, que la météo a été consultée à telle heure et à telle source, que les niveaux ont été faits et que l'équipage a reçu son briefing, c'est établir une preuve de diligence. En cas de sinistre, cette page pèse lourd.
Le suivi de navigation
| Donnée | Ce qu'on note | Pourquoi ça compte |
|---|---|---|
| Date et heure | Horaire de prise et de fin de quart | Reconstitue la chronologie, indispensable en cas d'enquête |
| Position | Coordonnées GPS ou position estimée | Permet de reprendre à l'estime si l'électronique tombe |
| Cap et vitesse | Cap suivi, vitesse au loch | Base du calcul de route et de l'heure d'arrivée |
| Météo observée | Direction et force du vent, état de la mer, visibilité, pression | La tendance barométrique annonce le changement avant qu'il n'arrive |
| Réglages | Voilure portée, ou régime moteur et compteur horaire | Le compteur déclenche les entretiens et ne se reconstitue jamais après coup |
| Événements | Changements de cap, navires croisés, dangers, avaries, appels VHF | C'est ce qui transforme un relevé en récit exploitable |
À quelle fréquence remplir ?
En hauturier, une ligne par heure est la règle, avec une entrée systématique à chaque changement de quart. En semi-hauturier, un rythme horaire reste le bon réflexe dès que la traversée dépasse quelques heures. En côtier, notez au départ, à l'arrivée, et à chaque événement notable. Dans tous les cas, la règle d'or est de noter au moment où ça se passe : un journal reconstitué le soir de mémoire perd l'essentiel de sa valeur, et se repère immédiatement à son écriture trop régulière.
Un exemple réellement rempli
Voici six heures d'une traversée Marseille – Calvi. Le niveau de détail attendu tient en une ligne par heure : des faits, pas un récit.
| Heure | Position | Cap / Vit. | Vent / Mer | Baro | Observations |
|---|---|---|---|---|---|
| 06:00 | 43°17,4 N / 005°21,8 E | — | NE 3 / belle | 1018 | Appareillage du Vieux-Port. Météo consultée à 05h30 : NE 3 à 4. Plein de gasoil fait. |
| 07:00 | 43°12,1 N / 005°28,6 E | 105° / 6,2 nœuds | NE 4 / peu agitée | 1018 | Moteur arrêté, GV haute et génois. Trafic commercial croisé à 2 milles sur bâbord. |
| 08:00 | 43°09,8 N / 005°41,2 E | 102° / 6,8 nœuds | NE 4 / peu agitée | 1017 | Ris 1 pris par précaution. Quart : Marc et Léa. Relevé batteries 12,6 V. |
| 09:00 | 43°07,5 N / 005°54,0 E | 100° / 7,1 nœuds | NE 5 / agitée | 1016 | Rafales à 24 nœuds. Ris 2. Gilets et longes pour tous. Point transmis à terre par VHF. |
| 10:00 | 43°05,9 N / 006°07,3 E | 098° / 6,9 nœuds | NE 4 / agitée | 1016 | Bruit anormal sur le winch d'écoute de génois — à inspecter à l'escale. Rien de bloquant. |
| 11:00 | 43°04,2 N / 006°20,8 E | 098° / 7,0 nœuds | NE 4 / peu agitée | 1017 | Vent adonnant, ris 2 largué. Relevé eau douce : 40 l consommés depuis le départ. |
Notez la ligne de 10 heures. Le bruit sur le winch ne bloque rien, la navigation continue, et pourtant il est consigné. C'est exactement ce type d'entrée qui fait la valeur d'un journal : trois mois plus tard, quand la pièce cède vraiment, vous savez depuis quand elle donnait des signes.
Papier, application ou modèle imprimable : que choisir ?
| Carnet papier du commerce | Application | Modèle imprimable | |
|---|---|---|---|
| Coût | Une quinzaine à une trentaine d'euros | Gratuit à quelques euros par mois | Gratuit |
| Fiabilité à bord | Totale, aucune batterie | Dépend de l'autonomie — prévoir une batterie externe | Totale |
| Saisie par mer formée | Difficile mais faisable | Rapide si l'ergonomie est bonne | Difficile mais faisable |
| Automatisation | Aucune | Trace GPS, météo et compteurs récupérés seuls | Aucune |
| Sauvegarde | Aucune — un carnet mouillé est perdu | Cloud, export PDF | À photocopier ou scanner |
| Personnalisation | Rubriques imposées | Variable | Totale |
Le carnet papier reste imbattable en fiabilité. Les éditeurs nautiques — Bloc Marine, Vagnon et quelques autres — en proposent de pré-formatés avec toutes les rubriques utiles. Son défaut est qu'il ne se sauvegarde pas : un carnet tombé à l'eau emporte votre historique.
Les applications — Smart Sailors, BoatOn Book, Deckee, Navionics ou iNavX selon les usages — automatisent ce qui est fastidieux : la trace GPS, la météo, le relevé des compteurs. Elles permettent aussi de partager la position en temps réel avec la terre, ce qu'aucun carnet ne fera. Leur limite est l'autonomie, et le fait qu'il faille les prendre en main avant de partir, pas pendant.
Le modèle imprimable est le meilleur compromis pour commencer : gratuit, personnalisable, et il vous force à décider vous-même ce que vous voulez suivre.
Le modèle Smart Sailors
Nous avons préparé un modèle imprimable en trois pages, conçu pour tenir sur une table à cartes : une page d'identification du navire et de l'équipage assortie du contrôle avant départ, une page de quart à photocopier autant de fois que nécessaire, et une page d'exemple rempli qui montre le niveau de détail attendu. Il rappelle en bas de page la référence réglementaire, utile le jour d'un contrôle. Il est libre d'usage.
Pourquoi le tenir même quand ce n'est pas obligatoire
La sécurité, d'abord
À chaque changement de quart, le journal permet à celui qui prend la barre de comprendre immédiatement la situation : où sommes-nous, quelle est la tendance météo, que s'est-il passé pendant que je dormais. En cas d'urgence, ces informations font gagner aux secours un temps qui compte. Une position notée il y a une heure vaut infiniment mieux qu'une dernière position remontant à la veille.
La preuve, ensuite
En cas d'avarie, votre assureur cherchera à établir les circonstances : quelles étaient les conditions, le navire était-il correctement mené, l'incident a-t-il été précédé de signes. Un journal tenu régulièrement répond à ces trois questions. Son absence, elle, ne prouve rien contre vous — mais elle vous prive de tout moyen de démontrer votre diligence. Lors d'un contrôle douanier ou d'une vérification des autorités maritimes, il justifie votre itinéraire et vos escales.
La mémoire technique, enfin
C'est l'usage le plus sous-estimé. Les heures moteur relevées à chaque sortie déclenchent les vidanges au bon moment plutôt qu'au jugé. Les consommations notées dessinent une tendance : une hausse progressive signale souvent une hélice qui s'encrasse ou un filtre qui se colmate, bien avant que la panne n'arrive. C'est le principe même de la maintenance conditionnelle, appliqué à l'échelle d'un bateau de plaisance.
Le cas de la plaisance professionnelle et du navire de commerce
Tout ce qui précède vaut pour la plaisance. Dès qu'un navire est exploité commercialement, le régime change de nature : le journal cesse d'être un outil personnel pour devenir une pièce du système de gestion de la sécurité.
Le Code ISM impose à la compagnie de tenir à jour et de conserver les enregistrements liés à l'exploitation et à la maintenance du navire. Concrètement, l'auditeur ne se contente pas de constater qu'un entretien a été fait : il vérifie qu'il est tracé, daté, attribué et cohérent avec les compteurs. Sur un navire de commerce, cette exigence se matérialise notamment dans le journal machine, dont la tenue est scrutée lors des visites de classification et des inspections par l'État du port.
La différence d'échelle est ce qui fait bascule. Sur un bateau, un carnet suffit. Sur une flotte de six unités avec des équipages qui tournent, consolider à la main les relevés de six carnets devient impraticable — et c'est précisément le rôle d'une GMAO maritime : capter la donnée une fois à bord, et la restituer consolidée à terre.
Six erreurs qui vident un journal de sa valeur
- Remplir de mémoire. Un journal rédigé le soir pour la journée entière perd sa précision et sa crédibilité.
- Ne noter que ce qui va mal. Un journal où n'apparaissent que les incidents graves donne l'impression d'un bateau mal suivi. Les entrées de routine sont ce qui rend les incidents lisibles.
- Écrire un récit. Les impressions et les commentaires n'ont pas leur place dans les colonnes techniques. Gardez-les pour la partie souvenirs, séparément.
- Oublier le compteur moteur. C'est la donnée la plus utile et la plus souvent omise. Elle ne se retrouve jamais rétroactivement.
- Corriger en effaçant. Une rature datée et paraphée vaut mieux qu'un blanc correcteur, qui jette le doute sur l'ensemble du document.
- Ne pas le sauvegarder. Photographiez les pages remplies à chaque escale, ou exportez si vous êtes sur application. Un carnet unique est un point de défaillance unique.
Combien de temps le conserver ?
Aucune durée n'est fixée réglementairement pour la plaisance. Le bon réflexe est de conserver vos journaux au moins aussi longtemps que court la prescription applicable à votre contrat d'assurance, et de garder indéfiniment les pages couvrant un sinistre ou une avarie. Pour un navire exploité commercialement, alignez-vous sur les durées de conservation définies dans votre système de gestion de la sécurité : ce sont elles qui seront opposées en audit. Si vous revendez le bateau, l'historique complet est un argument de vente réel — il prouve un entretien suivi.
Questions fréquentes
C'est quoi un journal de bord ?
C'est le registre chronologique de la vie du navire : positions, caps, conditions météo, réglages, relevés de compteurs et événements marquants, consignés au fur et à mesure de la navigation. Il sert à la fois d'outil de sécurité, de preuve juridique et de mémoire technique.
Le journal de bord est-il obligatoire en côtier ?
Non. L'obligation débute en navigation semi-hauturière, au-delà de 6 milles d'un abri. En deçà, il reste vivement recommandé.
Quelle différence entre journal de bord et livre de bord ?
En plaisance, aucune en pratique : les deux termes désignent le même document, la réglementation employant « journal de bord ». Dans la marine marchande, le livre de bord est le registre de la passerelle, distinct du journal machine.
Une application peut-elle remplacer le carnet papier ?
Oui, sous réserve qu'elle permette de produire un document lisible et exporté en cas de contrôle. Beaucoup de navigateurs conservent les deux : l'application pour la donnée automatique, le carnet pour la robustesse.
Que noter dans un journal de bord de voilier ?
Les mêmes éléments que sur un bateau à moteur, en remplaçant le régime moteur par la voilure portée : grand-voile, ris pris, génois ou spi. Le compteur horaire du moteur reste à relever, même quand on navigue à la voile.
Qui doit remplir le journal ?
Le chef de bord en est responsable, mais la tenue peut être déléguée au chef de quart. Désigner un responsable par quart est la meilleure garantie de régularité.
En résumé
Le journal de bord est obligatoire dès 6 milles d'un abri, et utile bien avant. Sa valeur ne tient pas à son support mais à la régularité avec laquelle il est rempli : une ligne par heure, écrite sur le moment, avec les faits et rien d'autre. Carnet du commerce, modèle imprimable ou application, l'essentiel est de commencer dès la prochaine sortie.
Si vous exploitez plusieurs navires, la question se déplace : il ne s'agit plus de tenir un carnet mais de consolider des données venues de plusieurs bords. C'est ce que fait Smart Sailors, la GMAO maritime conçue à Marseille par des marins et déployée sur plus de 400 navires. Demandez une démonstration ou parcourez nos offres.
Les références réglementaires citées renvoient à la Division 240 dans sa version applicable à la plaisance en mer sur des embarcations de longueur inférieure ou égale à 24 mètres. Vérifiez les exigences propres à votre pavillon et à votre programme de navigation.

