Un matelot se fait écraser la main entre une élingue et un panneau de cale pendant un déchargement. Rien de dramatique cette fois : trois semaines d'arrêt. Mais dans les jours qui suivent, l'inspecteur du travail maritime pose une question que personne à bord n'attendait : « Montrez-moi votre document unique. » Le capitaine sort un classeur de 2019, rédigé par l'ancien armateur, jamais mis à jour, où la manutention de cale figure en trois lignes et où le navire actuel n'apparaît même pas. C'est là que se joue le DUERP d'un navire — pas dans la qualité du matelotage, que les équipages maîtrisent, mais dans la capacité à démontrer qu'on a identifié les risques, qu'on les a cotés et qu'on agit dessus.
Le Document Unique d'Évaluation des Risques Professionnels est une obligation du Code du travail que le secteur maritime a longtemps traitée comme une formalité terrestre. Il s'applique pourtant à tout navire sous pavillon français dès le premier marin salarié, et il pèse de plus en plus lourd à mesure que les armements passent à l'ISM, que les contrôles se durcissent et que la loi de 2021 a allongé sa durée de conservation à quarante ans.
Cet article passe en revue ce que le DUERP exige réellement d'un armateur, ce qu'un inspecteur ou un auditeur y cherche, pourquoi il est naturellement lié au Code ISM, et comment le tenir vivant depuis la GMAO du bord plutôt que dans un classeur qui vieillit à la passerelle.
Qu'est-ce que le DUERP ?
Le DUERP est le document dans lequel l'employeur consigne le résultat de l'évaluation des risques auxquels sont exposés ses salariés, unité de travail par unité de travail. Il est prévu par les articles L. 4121-3-1 et R. 4121-1 et suivants du Code du travail. Il doit exister dès l'embauche du premier salarié, être mis à jour au moins une fois par an dans les entreprises de onze salariés et plus, et à chaque changement significatif : nouveau navire, nouvel équipement, nouvelle activité, accident du travail. Depuis la loi du 2 août 2021, il doit être conservé pendant quarante ans et chaque version archivée.
En milieu maritime, on rencontre aussi les termes DUP (document unique de prévention) ou DUER : c'est le même document. Le Code du travail s'applique aux gens de mer sous réserve des dispositions particulières du Code des transports, et la réglementation sur la sécurité des navires reprend l'obligation sans l'alléger. Le comité de sécurité du bord, lorsqu'il existe, participe à sa mise à jour annuelle, et le marin chargé de la prévention des risques professionnels veille à sa tenue sous l'autorité du capitaine.
Ce que le document doit contenir
Un DUERP n'est pas une liste de bonnes intentions. Il repose sur une structure précise qu'un inspecteur reconnaît en trente secondes :
- Les unités de travail : le découpage du navire en zones ou en postes homogènes du point de vue des risques — passerelle, machine, pont et manutention, cale, cuisine, locaux frigorifiques, opérations à quai.
- L'inventaire des dangers par unité : chutes et glissades, écrasement, espaces confinés, bruit, vibrations, produits chimiques, ammoniac ou fluides frigorigènes, électricité, manutention manuelle, coactivité pendant les opérations commerciales, isolement et fatigue sur les rotations longues.
- La cotation de chaque risque, généralement en croisant gravité et probabilité, parfois en intégrant le niveau de maîtrise existant. L'Institut Maritime de Prévention propose une échelle simple à trois niveaux, bien adaptée aux petites unités.
- Les mesures de prévention existantes : équipements de protection, procédures, formation, consignes, maintenance des dispositifs de sécurité.
- Le plan d'action : pour chaque risque résiduel jugé inacceptable, une action datée, avec un responsable et un statut. Les entreprises de cinquante salariés et plus formalisent un programme annuel de prévention ; les plus petites tiennent une liste d'actions.
- L'historique des versions et des accidents ou quasi-accidents ayant motivé une mise à jour.
Le piège classique est le document générique : un modèle téléchargé, adapté à la marge, où le navire réel n'apparaît nulle part. Un DUERP qui ne nomme pas les équipements du bord ne protège personne et ne convainc aucun inspecteur.
DUERP et Code ISM : deux exigences, une seule démarche
Les armements qui structurent leur système de gestion de la sécurité découvrent vite que le DUERP et le Code ISM se recouvrent largement. Le Code ISM impose à la compagnie d'évaluer les risques pour ses navires, son personnel et l'environnement, et d'établir des mesures de sauvegarde appropriées. Le DUERP fait la même chose du point de vue du droit du travail français, pour les seuls risques professionnels des marins.
| DUERP | Évaluation des risques ISM | |
|---|---|---|
| Fondement | Code du travail français | Convention SOLAS, Code ISM (OMI) |
| Périmètre | Santé et sécurité des salariés | Sécurité du navire, des personnes et de l'environnement |
| Qui vérifie | Inspection du travail maritime, médecin des gens de mer | Auditeur ISM du pavillon ou de la société reconnue |
| Livrable | Document unique, plan d'action, archivage 40 ans | Procédures du SMS, permis de travail, revues de direction |
| Ce qu'ils ont en commun | Unités ou opérations à risque identifiées, cotation, mesures, actions suivies jusqu'à clôture, retour d'expérience après incident | |
La conséquence est simple : un armateur qui passe à l'ISM a tout intérêt à construire son DUERP en même temps, sur la même base de données, plutôt que de faire vivre deux évaluations parallèles qui finiront par se contredire. C'est d'ailleurs la contradiction qu'un auditeur cherche en premier, comme nous le détaillons dans notre checklist de préparation à l'audit ISM interne.
Pourquoi le classeur échoue
Le DUERP papier ou en traitement de texte se heurte à quatre problèmes que tout responsable de flotte reconnaîtra :
- Il ne suit pas le navire. Rachat d'un armement, changement de capitaine, nouveau chef mécanicien : le document reste au fond d'un tiroir, et personne ne sait s'il est à jour.
- Il ne parle pas aux équipements. Le risque « défaillance du treuil de levage » existe sur le papier, mais rien ne le relie à l'état réel du treuil, à sa dernière inspection ou à la visite annuelle des apparaux qui a été reportée.
- Ses actions ne sont pas suivies. Le plan de prévention liste des mesures que personne ne planifie, ne relance, ne clôture. À la révision suivante, on recopie les mêmes lignes.
- Il n'apprend rien des incidents. Un quasi-accident en manutention est raconté au carré, jamais consigné, jamais rattaché à l'unité de travail concernée. La mise à jour annuelle se fait de mémoire.
Le résultat est un document conforme en apparence, mort en pratique, et indéfendable le jour où quelque chose arrive.
Tenir le DUERP depuis la GMAO
Le DUERP n'est pas un document à rédiger : c'est une vue à générer depuis des données déjà structurées. Un armement qui tient sa maintenance dans une GMAO maritime possède déjà l'essentiel — l'inventaire des équipements, les zones du navire, les tâches planifiées, l'historique des interventions, les rôles de l'équipage. Il ne manque que la couche d'évaluation des risques par-dessus.
Les unités de travail s'appuient sur l'arborescence du navire
Le découpage du DUERP reprend les zones et les équipements déjà décrits dans l'outil. Le risque « écrasement pendant la manutention de cale » se rattache aux apparaux de levage, aux panneaux de cale, aux procédures d'opérations commerciales. Il devient spécifique au navire par construction.
Les mesures de prévention sont des tâches de maintenance
Une bonne partie des mesures d'un DUERP maritime sont des contrôles périodiques : test du détecteur de gaz, inspection des élingues, essai de l'arrêt d'urgence, vérification des EPI, révision des extincteurs. Dans une GMAO, ce sont des tâches planifiées avec rappels. Si la tâche est en retard, la mesure de prévention n'est plus assurée, et le risque doit remonter. Le cycle de vie de l'ordre de travail fournit la preuve datée que l'inspecteur cherchera.
Le plan d'action se pilote comme le reste
Chaque risque résiduel inacceptable génère une action — technique, organisationnelle, formation ou équipement — avec un responsable et une échéance, dans la même liste de retards que la maintenance. Le plan de prévention cesse d'être un tableau recopié pour devenir un backlog que le bureau suit navire par navire.
Les incidents alimentent la mise à jour
Accident, quasi-accident ou situation dangereuse se déclarent depuis le mobile, en une minute, photo comprise, rattachés à l'unité de travail concernée. L'application mobile hors connexion est décisive ici : l'événement se consigne sur le pont, pas trois jours plus tard au bureau. Chaque événement peut déclencher une réévaluation de l'unité — et la révision annuelle ne se fait plus de mémoire.
L'équipage et ses habilitations
L'exposition par poste se déduit des rôles à bord ; les formations requises — espaces confinés, travail en hauteur, manutention — se suivent avec les brevets et certificats d'équipage, dans le même échéancier que les visites médicales.
Versions et export
Chaque publication du DUERP crée une version figée, datée, avec l'auteur de la validation. L'archivage sur quarante ans devient un non-sujet, et l'export PDF est prêt pour l'inspection du travail, l'auditeur ISM ou le contrôle de l'État du port.
| Exigence du DUERP | Ce que la GMAO apporte |
|---|---|
| Unités de travail propres au navire | Arborescence zones et équipements déjà saisie |
| Mesures de prévention effectives | Tâches planifiées, rappels, preuve de réalisation |
| Plan d'action suivi | Actions avec responsable, échéance, statut, vue flotte |
| Mise à jour après accident | Déclaration mobile, rattachement à l'unité, réévaluation |
| Conservation 40 ans | Versions figées, horodatées, exportables |
| Cohérence avec l'ISM | Une seule base pour les deux évaluations |
Et pour un armement d'un ou deux navires ?
L'obligation est la même pour un cargo de ravitaillement insulaire que pour une compagnie de ferries. Pour les petites structures de pêche, de cultures marines ou de navires à passagers, l'Institut Maritime de Prévention met à disposition, avec l'Enim, des outils en ligne gratuits qui guident la rédaction d'un premier document. C'est un excellent point de départ. La limite apparaît vite : ces outils produisent un document, pas un système. Dès que l'armement veut relier ses risques à ses équipements, suivre ses actions dans le temps et préparer un audit ISM, il lui faut un outil qui vit à bord.
En résumé
Le DUERP est obligatoire dès le premier marin salarié, doit être propre au navire, coté, assorti d'un plan d'action, mis à jour chaque année et après chaque accident, et conservé quarante ans. Traité comme un classeur, il vieillit et ne protège ni l'équipage ni l'armateur. Traité comme une vue générée depuis la GMAO — unités de travail sur l'arborescence du navire, mesures de prévention en tâches planifiées, plan d'action piloté, incidents déclarés depuis le mobile, versions figées — il devient un document vivant, cohérent avec le système ISM et prêt le jour où quelqu'un le demande.
Smart Sailors intègre un module Risk Management conçu pour cela : évaluation des risques par unité de travail, plan de prévention relié au planning de maintenance, déclaration des accidents et quasi-accidents depuis l'application mobile, et génération du DUERP versionné. Conçue à Marseille par des marins, déployée sur plus de 700 navires, du pilotage de flotte au cargo insulaire. Demandez une démonstration ou consultez nos tarifs, essai gratuit de 30 jours compris.




